MON PERE


Mon père est mort cette nuit.

Difficile de parler de son père. Mon père était forcément un héros, un superman. Plus objectivement, parti de rien, il a construit durant 63 années avec ma mère, une famille. Fils unique, issu lui-même d’un fils unique, élevé par sa mère, il a donné naissance à trois enfants (ma soeur, mon frère et moi-même, l’ainé des trois), 7 petits enfants et 10 arrières-petits enfants. D’une lignée au bord de l’extinction, il a su donner au monde une famille de 20 personnes, toutes porteuses d’amour et d’attention pour les autres.

Pourtant, ce n’était pas gagné pour lui. Né avant-guerre, il n’eut la chance de faire des études que parce que son intelligence et sa précocité avaient été identifiées par le prêtre de sa paroisse de naissance (Epinac, petite ville de Saône et Loire) qui proposa à ma grand-mère (femme de ménage) de l’envoyer au Petit Séminaire d’Autun pour faire des études. Il quitta cette institution à 18 ans pour « monter » à la capitale, en en gardant une profonde animosité pour l’institution religieuse. Ce fut probablement ce qui fit naitre en lui la profonde tolérance qui était la sienne et sa conviction inéluctable pour l’athéisme. Il poursuivit, en cours du soir, l’école des Arts et Métiers. Autodidacte, il construisit ainsi sa carrière de chercheur et d’ingénieur en même temps qu’il se colletait au délicat métier d’être père.

Autant dire, compte tenu de ses origines, de sa génération, et de son parcours, qu’il ne parlait pas beaucoup. Nous, ses enfants, lui en avons longtemps voulu, étant encore dans le besoin de reconnaissance et d’absolu que l’on demande toujours à son père et à sa mère.

Cette « absence » de communication était néanmoins compensée par l’immense amour qu’il portait à ma mère, et surtout la bonté, l’amour des autres et la tolérance qu’il émettait dans sa vie de tous les jours.

Vous aurez compris, qu’en temps qu’enfant, je n’ai pas beaucoup vu mon père. Papa travaillait. Il se levait à 5h du matin tous les jours, travaillait pendant deux heures à ses cours ou à ses dossiers, puis partait au travail avant que nous nous levions. Il rentrait à 8h du soir, au moment où nous nous couchions. Maman lui faisait alors le rapport de nos activités quotidiennes et surtout lui transmettait toutes les « bêtises » que nous avions pu faire dans la journée.

Nous ne voyions Papa que le week-end. Le samedi, il faisait les courses avec Maman. Restait le dimanche, où il avait quelques heures de détente, qu’il passait soit à lire des revues techniques dans le domaine de l’automobile et de l’électronique, soit à créer des appareils électroniques, soit à bricoler, soit à faire des mathématiques pour se détendre (moi qui n’était pas doué pour les maths, je me demandais toujours comment il pouvait prendre plaisir à développer des équations à 4 ou 5 inconnues).

Nous partions un mois en vacances l’été. A ce moment-là, nous le voyions un peu plus, mais nous étions trop occupés à partager nos jeux avec les copains et à nous évader pour apprécier le temps que nous aurions pu passer avec lui. Puis la rentrée se faisait, et nous reprenions tous le rythme quotidien qui a été celui de mon enfance et de mon adolescence. En fait nous ne nous voyions pratiquement qu’au moment des repas dominicaux, ce jusqu’à mon départ dans la vie de jeune adulte.

Ce n’est que plus tard (à 25 ans) lorsque j’eut mon premier fils (Gaël) que j’ai commencé à découvrir mon père. Il était plus âgé (la cinquantaine), proche de l’âge d’une pré-retraite qu’il prit à 56 ans. Et surtout, il avait du temps… qu’il consacrait, avec ma mère à s’occuper de son petit-fils, Gaël, puis de ses autres petits-enfants lorsqu’ils furent nés.

Maman était vraiment heureuse lorsqu’elle pouvait tous nous réunir autour d’une table, ou quelques jours dans la modeste maison familiale, en Bourgogne. C’est ainsi que s’est construit une période de bonheur, emplie de séjours d’été en Bourgogne, de vacances à la montagne ou chez eux, avec leurs petits-enfants. Nous, ses enfants, totalement absorbés par nos activités personnelles qui tournaient toutes autour d’une « recherche de conscience », le voyions toujours « entre deux portes », et surtout en étant incapables alors d’avoir le recul nécessaire pour tenter de communiquer avec lui.

Nos préoccupations étaient tellement différentes des siennes, qu’il me dit même un jour : « Tu sais, je me demande vraiment comment, avec ce que je suis, j’ai pu faire des enfants comme vous. »  Sous entendu : « Je me pose beaucoup moins de questions sur la vie que vous vous en posez ! »

Il se disait athée convaincu. Il n’a jamais, durant toute sa vie, changé de position. Il ne risquait d’ailleurs pas vraiment de le faire tant il ne parlait jamais de ce qu’il pensait. Donc pas de débats d’idées, sauf parfois en politique où il avait ses idées, mais où il était toujours ouvert à celles des autres. Et c’est sûrement la première qualité que j’ai découverte chez lui, dès l’adolescence. La façon dont il ne jugeait jamais personne a sûrement beaucoup fait en moi dans l’ouverture à de nouvelles idées et dans l’ouverture aux autres.

En bref, Papa était un père parfait (compte tenu de là d’où il venait et de l’intense difficulté de son parcours de vie sur le plan de la santé). Je sais qu’il a souffert de la faim, qu’il a souffert physiquement (il eut le douloureux privilège de subir la première opération rénale permettant l’extraction de calculs rénaux qu’il avait probablement depuis l’enfance – ce qui lui a permis de rester vivant jusqu’à l’âge de 87 ans). Il n’en a jamais parlé. J’ai su tout cela par ma grand-tante qui l’a élevé avec ma grand-mère.

Un père parfait car il a parfaitement rempli ce qu’il a considéré comme ses « obligations » de père : subvenir aux besoins de ses enfants, les nourrir, les loger et leur permettre de faire des études et leur apporter l’amour et la chaleur d’un foyer qu’il n’avait pas beaucoup connu lui-même. Il n’a jamais failli, et je sais que cela était essentiel pour lui. Maman a eu l’énorme charge de la gestion du quotidien de trois enfants en bas-âge alors qu’elle était une toute jeune femme. Nous avons ainsi pu, tous les trois, construire nos vies, dans de bien meilleures conditions que celles qui avaient été les leurs, et construire notre propre parcours familial  (avec beaucoup moins de succès que mes parents sur le plan matrimonial, mais les générations n’étaient plus les mêmes – nous étions de l’après-68).

Un père, un grand-père et un arrière grand-père parfait parce qu’il a su témoigner et transmettre un profond amour de la famille à toutes les générations  suivantes. Il a accompagné chacune d’elles par sa présence, sans jamais imposer quoique ce soit, ni même parler de ses opinions sur les choses, tant il était respectueux de la pensée de chacun.

Un père parfait car il a montré par la puissance du vécu, ce qu’est un véritable amour dans le couple, incarné dans son quotidien avec Maman, non pas pour démontrer quoique ce soit, mais simplement parce qu’il était cela. Quelques semaines avant sa mort, lorsqu’il regardait Maman, nous surprenions toujours le regard amoureux qu’il n’avait qu’avec elle, avec la même intensité que celle qu’il devait avoir lorsqu’il l’a rencontré à l’âge de 23 ans.

Un père parfait car il a su me transmettre des valeurs essentielles sans me les imposer et sans même en parler. Pour moi, il a été le vivant modèle de l’exemplarité. C’est en le regardant vivre que j’ai pu construire mon sens des valeurs. La plus importante a été la tolérance. La tolérance était une qualité qui m’était étrangère. Lorsque je me sens entrer dans le jugement vis-à-vis des autres, je pense à lui, et je me réajuste. La valeur d’exemple de la tolérance qu’il portait sur toutes choses, m’a permis de contacter en moi l’empathie, puis l’écoute. L’écoute m’a amené à l’observation réelle de ce qui m’entourait. L’observation à la perception des énergies et de leurs mécanismes. En fait, je lui dois tout ce que je suis.

Alors aujourd’hui, tu es parti. Cela faisait plusieurs mois, plusieurs semaines, plusieurs jours que nous savions que tu allais le faire. Ton corps ne pouvait plus assumer ses fonctions vitales. Les maintenir aurait été de l’acharnement. Et pour quoi faire… alors qu’il ne te permettait plus de vivre une vie normale. Alors tu es parti…

Il reste un vide, mais aussi une grande paix. La paix que tu as toujours porté, même si bien des choses te dépassaient. La paix que tu as toujours émis, car je n’ai du te voir qu’une seule fois en colère en 61 ans de vie, le jour où, adolescent,  je t’avais manqué de respect.

Alors merci. Merci d’avoir été ce que tu as été. Merci d’avoir autant aimé Maman et de m’avoir montré ce qu’est l’amour. Merci de m’avoir donné la vie. J’espère vivre encore longtemps pour porter le témoignage de ce que tu m’as légué.

A bientôt

Je t’aime, Papa

Daniel

Pour  vous tous :

Ce texte est venu spontanément, quelques heures après avoir appris, durant un voyage en Indonésie, que mon père était décédé la veille. Cela a été ma façon de vivre mon chagrin. Je me suis demandé si je devais publier ce texte sur mon blog. Puis je me suis rappelé que Papa lisait mon blog, sans jamais m’en parler. C’était, en quelque sorte, notre façon de communiquer ensemble.

Puis j’ai rapproché mon histoire avec Papa, de celles des personnes de ma génération que j’accompagne en formation, et qui témoigne un peu de la même histoire que la mienne dans leur rapport avec leurs parents. Rapports empreints d’amour, de colère, de non-dits. En fait, rapports de vie. C’est cela qui m’a décidé à partager cette intimité avec vous. Et surtout, je ne pouvais pas mieux rendre hommage à Papa pour ce qu’il a été dans sa vie qu’à travers de ce qu’il a fait de moi : un écrivain.

Merci à vous.

Post-scriptum à Papa

Quarante-huit heures se sont écoulées depuis ton départ. Aujourd’hui, je sais que tu es étonné. Tu pensais qu’après la mort, n’existait que l’inexistant et le néant. Je sais que tu en avais peur. Tu sais maintenant qu’il n’en est rien. Pour quelques temps encore, tu nous vois, tu partages notre présence et tu es étonné de cela. Tu vois : c’est un nouvel espace de bonheur et de vie. Tu nous entends. Tu nous sens. Tu vois ce que nous faisons. Ta vie ne s’arrête pas là…

Alors, tous ici rassemblés en ton honneur, nous te disons à bientôt, et te disons combien nous avons hâte de repartager ces moments de bonheur avec toi. Bon repos, Papa.

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  1. #1 par Josiane B le 2 février 2015 - 20 h 26 min

    Quel bel hommage à votre papa. Vous avez bien fait de partager. Le sentiment de lire un peu l’histoire de mes parents adoptifs, qui sont partis aussi. Toutes mes condoléances. Josiane B

  2. #2 par Bertrand Pruvost le 2 février 2015 - 16 h 52 min

    Daniel, Je ne sais pas si tu te souviens de nous. Hélène et Bertrand PRUVOST. Un sourcier qui vends et vendait des KI-Machine et nous t’avons même acheté des pierres d »Apatite. Condoléances pour le « départ » de ton père, tes propos sont « justes ». J’avais essayé de te joindre pour « médecine douce » on s’y verra peut-être. Je suis aussi Ingénieur Arts et Métiers mais ceci n’a plus rien à voir. Cordialement, sympathie et empathie. Bertrand et Hélène

  3. #3 par Mary le 2 février 2015 - 14 h 59 min

    Merci pour ce partage,
    Mes pensées vont vers votre papa et votre famille, je pense qu’il est bien accompagné.
    Toute mon amitié. Maryline

    • #4 par Mary le 2 février 2015 - 15 h 01 min

      Mes pensées vous accompagne aussi bien entendu…lol

  4. #5 par Materne le 2 février 2015 - 11 h 30 min

    Condoléances Mr Briez, nous avons , nous aussi, perdu un Être cher vendredi soir…. Nous vous envoyons tout notre amour ❤

  5. #6 par Geneviève Brizard le 2 février 2015 - 11 h 26 min

    Très émouvant témoignage. Toutes mes condoléances à vous et à votre famille.

  6. #7 par Yveline oules le 2 février 2015 - 8 h 02 min

    Très touchant et beau votre témoignage..toutes mes condoléances

  7. #8 par fara le 1 février 2015 - 23 h 49 min

    J’envoie mes MEILLEURES PENSEES à Ton Papa , à toi et la famille – Je te remercie pour ce partage – Je vais te demander encore plus : Pourrais-tu (me) nous donner des informations supplémentaires, tes points de vue, concernant l’après vie (étant donné que j’ai beaucoup de proches qui sont partis) , tes données m’intéressent , me clarifient et me pacifient beaucoup – Merci encore

    • #9 par Mary le 2 février 2015 - 14 h 57 min

      Est ce que vous connaissez son livre « Bien vivre sa mort » ?
      Je le recommande.

  8. #10 par crystalrabbit333 le 1 février 2015 - 21 h 58 min

    Sincère sympathie pour votre famille et vous Daniel.
    Doucement en lumière on prend le chemin, chacun a son propre pas.
    Karacrystals.

  9. #11 par Cristiane Lagana le 1 février 2015 - 21 h 37 min

    Beau témoignage d’Amour d’un fils â son Père …. Que tout soit Propice pour son voyage Et qu’il traverse les Bardos Sereinement et Lumineusement Bien Cordialement Cristiane L

    Envoyé de mon iPhone

    >

  10. #12 par marieclaude talbot le 1 février 2015 - 21 h 06 min

    Quelle belle histoire d’une vie. Merci de me l’avoir communiquée. Sincères condoléances. Marie-Claude.

    Date: Sun, 1 Feb 2015 15:02:45 +0000 To: marieclaude.talbot@hotmail.fr

  11. #13 par Marie-Claude. le 1 février 2015 - 21 h 00 min

    quelle belle histoire de vie et quel bel hommage ! Merci de nous l’avoir communiqué. Sincères condoléances. M-Claude.

  12. #14 par Nechitch Domiique le 1 février 2015 - 18 h 50 min

    Je suis votre blog depuis quelques jours. Et j’apprends á l’instant le décès de votre père. Vous lui avez écris une si belle lettre d’amour. Il est á présent partis dans le grand mistere… Cet immense point d’interrogation qui a jalonné toute ma vie. J’ai trouvé quelques clés de réponses en étudiant la numerologie… La vraie réponse nous ne l’aurons que quand nous serons aussi passés de l’autre côté du voile. Ne pensez vous pas ?..J’aimerai tant que mes deux filles puissent quand ce sera moi aussi mon tour, me témoigner autant d’amour que vous le faites dans votre lettre……En communion de pensée avec vous et vos proches.

  13. #15 par Licorne le 1 février 2015 - 18 h 41 min

    Je suis désolée et je sais, qu’il n’y a pas beaucoup de mots pour soulager votre tristesse parceque j’ai perdu le mien et que je sais.
    Lorsqu’on perd un de ses parents, on a un morceau de son cordon qui s’arrache, c’est douloureux alors je vous souhaite de retrouver la paix.

    Je vous offre ces chansons :

    Je vous embrasse bien fort.
    Très cordialement
    Courage
    Licorne

  14. #16 par Bernadette Galas le 1 février 2015 - 18 h 41 min

    Un bien bel hommage Daniel. Toutes mes pensées d’amour pour vous et votre famille.

    Bernadette Mme Grenat Obsidienne

  15. #17 par Anne Gerard-Bellin le 1 février 2015 - 18 h 36 min

    Douces pensées Daniel et merci pour le partage de cette magnifique lettre pleine d amour. Lumière et paix pour ce merveilleux Papa. 💝🙏

  16. #18 par honore le 1 février 2015 - 17 h 41 min

    Je lis et j’attends votre blog depuis quelques mois maintenant, vous êtes pour moi un de ces inconnus du net que le hasard de la vie fera peut être se rencontrer. je ressens toute votre émotion – avec respect bien à vous Françoise HONORE

  17. #19 par Dagois Patricia le 1 février 2015 - 16 h 46 min

    Bonjour Daniel,

    Je vous présente mes plus sincères condoléances, c’est très pénible de perdre un proche, surtout un papa ou une maman. Que la lumière brille sur lui sans fin. Je suis de tout coeur avec vous. Je vous embrasse Patricia

  18. #20 par Marinolef le 1 février 2015 - 16 h 42 min

    Merci pour ce moment d’intimité partagé. Beau et émouvant.
    Sincères condoléances.
    Amour et Lumière
    Bien à vous

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